Un peu d’opinion dans un monde de brutes

On m’a fait remarquer il y a peu que l’on aimerait avoir mon avis sur la récente exécution d’un otage français. Bien que fuyant un peu l’actualité et évitant de donner mon opinion, je répondrai néanmoins à cette attente en disant ce que je pense de cet événement. Bien sûr, n’étant pas un spécialiste en relation internationale, je n’entrerai pas dans le détail et je resterai dans le domaine des généralités. Mais il est parfois plus pertinent d’aborder un problème dans ce qu’il a de moins spécifique.
Un mort, et alors ?
La première réaction que m’inspire cette mort est une relative indifférence. Un homme très âgé est mort. Ma foi, des gens très âgés qui meurent il y a souvent, c’est même le propre du grand âge de mener à la mort. C’était un brave type, nous dit-on. Mais la bonté n’a jamais préservé de la mort. Cet événement en tant que tel est un non-événement. Cette mort n’a aucun impact en dehors de la famille et des proches et cela est vrai pour la plupart des morts.
Mort pour l’Occident ?
Seulement nous dit-on à raison, il n’est pas mort de sa belle mort, il a été assassiné et ce dans des conditions bien précises, celle d’une exécution faisant suite à un enlèvement et à la demande d’une rançon sous la forme de libération de criminels et de terroristes. Ce n’est pas en tant qu’individu qu’il est mort, mais ex qualité, en tant que Français, en tant qu’Occidental et — osera-t-on le dire ? — en tant que blanc. Sa mort n’est donc pas uniquement l’événement terminal et inexorable d’une vie, elle est l’annonce d’autres morts, car elle témoigne d’une haine parfaite et sans partage de tout ce qui fait notre être.
Quelle réponse ?
Il est courant de dire que la violence n’est jamais une solution. C’est faux. La violence est toujours une solution, c’est même la seule solution applicable en toute situation (c’est sa spécificité), reste qu’en revanche elle n’est pas nécessairement la meilleure des solutions. Comment faut-il donc répondre à cet acte ? La réponse violente me semble évidente. Seule l’élimination physique des coupables et des complices peut apporter la paix et le retour à une normalité ou les ressortissants français ne sont pas des proies désignées. Cela n’exclut pas, d’ailleurs, la négociation ou les concessions, mais pas avec ceux qui ont commis cet acte ou, du moins, pas avant qu’ils aient payé le prix du sang.
La vengeance est importante en ce qu’elle assure la paix à venir, mais elle doit s’accompagner d’une certaine indifférence — d’autres diraient résilience. Car si nous commençons à accorder trop de poids à ce genre de drame, soit nous risquons, si nous acceptons le recours à la violence, d’entrer dans une guerre sans fin et sans limite soit, à l’inverse, si nous refusons la violence, nous nous engageons sur la voie de la défaite.
Le monde change, mais la politique a des lois intangibles et c’est se leurrer grandement que de croire que l’on peut leur échapper.
La clef d’argent de Lovecraft

J’ai lu Lovecraft étant enfant et j’ai l’intime conviction que cette littérature qui est la plus horrifique qui soit est une littérature pour les enfants. La plus horrifique, parce ce qu’elle place l’homme au rang d’animal inférieur et infime au milieu d’une jungle peuplée de bêtes incommensurablement plus grandes et plus sauvages que lui. J’ai écrit que l’horreur de la fiction lovecraftienne résidait en ce que l’homme n’était rien face à rien ; qu’il n’était qu’un élément de la chaîne alimentaire et pas le dernier, loin de là ; que ses dieux n’étaient que des bêtes brutes et que ces bêtes étaient soumises à une Nature implacable et aveugle ; l’humiliation des humiliations est là : même le mal n’existe pas, car il serait déjà une concession à notre importance.
En quoi cela témoigne-t-il du fait que la fiction lovecraftienne est une littérature pour les enfants ? Parce que le monde des enfants est précisément celui-là. C’est un monde absurde qui n’obéit à d’autres lois que celles qu’on veut lui donner et où les pourquoi n’ont que des parce que pour réponse. C’est un monde où le bien et le mal ne sont que des données relatives au regard des parents — les enfants sont de mauvais nietzschéens — et où des monstres se cachent dans chacun des recoins obscurs. C’est un monde, enfin, où les adultes connaissent des secrets qu’ils taisent en les ébruitant et qui est inexorablement appelé à disparaître dans l’enfer de l’âge adulte : l’argent et le sexe, dirait Lovecraft, deux démons qu’ignorent les enfants.
Mais il y a long entre dire que c’est une littérature pour les enfants et penser qu’il faut la leur autoriser. Je crois en la vertu de l’interdit. Il faut que les enfants lisent Lovecraft sans en avoir le droit, au coeur de l’hiver sous la couverture, éclairé d’une lampe de poche ; au printemps sous un arbre non loin d’un cours d’eau ; en été, assis sur une meule de foin dans une grange abandonnée. Lovecraft est une lecture d’enfance et de vacances — vacances d’hivers, de printemps ou d’été, peu importe, mais seul.
Je ne m’arrêterais pas à dire que Lovecraft a — inconsciemment ou non — écrit pour les enfants. Je crois qu’il s’est fait enfant lui-même en écrivant. Je sais bien ne pas être le premier a avoir cette intuition. D’autres avant moi s’en sont doutés. Lovecraft lui-même a eu tout au long de sa courte vie un rapport particulier à l’enfance et au rêve qui n’en est qu’une des modalités. Ecrivain enfant quand, justement, il fait de la matière des rêves celle de sa fiction. Ecrivain enfant encore, parce que, comme je l’ai dit, le monde de sa fiction, qui est la conséquence de sa philosophie, est le monde des enfants. Ecrivain enfant toujours parce qu’il y a du « on dirait que » dans chacun de ses textes.
On m’opposera que Lovecraft se vieillissait, qu’il se faisait passer pour un vieillard, comment cela pourrait-il être compatible avec ce que j’avance ? C’est que les vieillards ne sont plus des adultes et sont à la symétrie de l’enfance. Il y a du gamin dans le vieillard, qui le niera ? D’ailleurs, en se vieillissant, Lovecraft rajeunissait aussi ses lecteurs. Il se faisait appeler grand ‘pa et faisait de ses lecteurs ses turbulents petits-fils. Quand je vous dis qu’il écrivait pour les enfants ! Lui-même le soupçonnait.
Est-ce à dire, pour autant, qu’à tout jamais la fiction lovecraftienne est interdite aux adultes ? Je le crois et j’y vois la raison de son succès et de son échec. Les adultes trouvent rigolos les noms compliqués de la pseudo-mythologie du jeune vieillard de Providence. Ils trouvent sans intérêt des intrigues où ni le sexe ni l’argent n’ont de place — pire, ils trouvent beaucoup d’intérêt à des intrigues où ils ne veulent voir que du sexe et de l’argent (du racisme, aussi). Au mieux, ils s’amusent d’histoires gothiques sans n’y rien comprendre. Je n’en démordrais pas, Lovecraft est un enfant qui écrit pour les enfants et c’est en cela que c’est la plus belle et la plus utile des lectures.